jeudi 31 octobre 2013

Otages : le billard à trois bandes de Iyad Ag Ghali

Fondateur du mouvement touareg islamiste Ansar Dine et responsable de la prise de Mopti (Konna) le 9 janvier 2013 et du raid sur Bamako qui déclencha l’Opération Serval, Iyad Ag Ghali, vient de réussir un coup de maître qui le replace au cœur du jeu politique malien. En utilisant les otages, il a négocié un blanc-seing avec les Français, mais, surtout, débarrassé de ses encombrants alliés d’Aqmi par l’Opération Serval, il a réussi ce qu’il cherchait en vain à faire depuis le mois de janvier 2012, début de la guerre du Mali, à savoir être un interlocuteur « incontournable ». 
Rappel historique : né dans la région de Kidal dans les années 1955, Iyad Ag Ghali est un Touareg de grande tente puisqu’il est de noble ascendance ifora. En 1990, il déclencha la grande révolte des Touareg du Mali qui se termina en 1992 par un accord au terme de négociations parrainées par l’Algérie et par la France. La paix revenue, il se lança dans les « affaires », c'est-à-dire dans tous les trafics à travers le Sahara et il devint ensuite l’interlocuteur de toutes les chancelleries à l’occasion des nombreux enlèvements de ressortissants européens qui eurent lieu dans la région.

En mai 2006, avec Ibrahim Ag Bahanga, à Kidal, il lança une rébellion qui se termina moins d’un mois plus tard à la suite d’accords signés à Alger le 4 juillet. Afin de l’éloigner du Mali, le président de l’époque, Amadou Toumani Touré, dit ATT, le nomma comme diplomate en Arabie saoudite. Il en fut rapidement rappelé, les autorités saoudiennes le soupçonnant d’activités illicites et lui reprochant un mode de vie peu conforme aux lois islamistes en vigueur dans le pays. Il s’installa alors à Bamako où il afficha une subite et radicale conversion à l’islam le plus rigoriste, ce qui  surprit ses amis, ses goûts plus que connus pour les divers plaisirs de la vie n’étant pas un secret…Contrairement à ce qui est souvent dit, ce n’est pas en Arabie saoudite qu’il reçut l’ « illumination religieuse », mais à Bamako, auprès des islamistes locaux dont il entreprit de se faire des alliés. Ceux qui l’ont fréquenté avant cette « conversion » pensent qu’il fit là un choix peut-être d’abord politique.

Au mois d’octobre 2011, les contingents touareg malien et nigérien de l’armée du colonel Kadhafi rentrèrent au pays. Au mois de janvier 2012, Iyad Ag Ghali passa à l’action en ordonnant aux touareg Iforas de l’armée malienne de déserter. Au même moment, eut lieu l’insurrection touareg qui fut rapidement maîtresse de tout le nord du Mali où le MNLA proclama l’indépendance de l’Azawad. Cependant, des tensions éclatèrent entre les chefs touareg et  Iyad Ag Ghali qui ne put s’imposer à la tête du mouvement décida de se rapprocher des diverticules d’Aqmi. Allié aux islamistes, il mit  le MNLA en déroute.
Au mois de décembre 2013, des rivalités stratégiques importantes opposèrent les chefs des divers mouvements islamistes et islamo-touareg. Pour Aqmi, la priorité était alors de consolider l’implantation des Iforas afin d’en faire le point de rayonnement du Sahélistan islamiste. Iyad Ag Ghali avait une toute autre stratégie : certes, il était devenu « islamiste », mais avant tout, c’était un Touareg qui luttait pour la reconnaissance des droits de son peuple. En fin analyste de la situation politique, il savait que jamais la communauté internationale n’accepterait la sécession du nord Mali proclamée par le MNLA ; c’est pourquoi il décida de prendre Bamako afin d’y être en position de force pour imposer de l’intérieur la réorganisation confédérale du pays. Or, il disposait de solides appuis dans la ville parmi les fondamentalistes islamistes dont j’ai dit qu’il fut très proche entre 2007 et 2011, et qui devaient constituer sa 5°colonne.
Il pensait également que les Français ne réagiraient pas car le président Hollande avait solennellement déclaré que, et quoiqu’il advienne, l’armée française demeurerait passive. D’ailleurs, sur zone, la France n’avait aucun moyen d’intervention, à l’exception de deux hélicoptères gazelle des forces spéciales, l’Elysée ayant refusé de déployer préventivement des hélicoptères d’attaque afin de ne pas être accusé d’ingérence. Comme en plus, Iyad Ag Ghali n’avait jamais interrompu ses rapports avec les services français, il était persuadé que Paris allait le laisser prendre Bamako pour ensuite traiter avec lui.
Au début du mois de janvier, il surprit tous ses rivaux en lançant un raid sur Bamako avec une centaine de véhicules armés ; son plan s’effondra quand les deux hélicoptères des forces spéciales attaquèrent son convoi. Comprenant que les Français ne le laisseraient pas avancer et alors qu’il n’avait perdu que quatre véhicules, il décida de se replier vers le nord, laissant les jihadistes qui n’avaient pas voulu cette opération seuls face aux troupes françaises.

L’Opération Serval qui fut déclenchée en réponse à son raid avorté sur Bamako lui rendit ensuite un grand service. Avec le noyau dur d’Ansar Dine, à savoir sa composante touareg, il se dilua dans le désert, laissant les islamistes d’Aqmi se faire proprement liquider par les forces françaises. Plus de 600 combattants trouvèrent ainsi la mort dans les Iforas.
Pour Iyad Ag Ghali la situation était claire: ses rivaux touareg du MNLA bien affaiblis avaient collaboré avec les Français, ce qui les discrédita, cependant que ses rivaux islamistes d’Aqmi avaient été en partie éliminés par Serval. Il était donc redevenu l’homme fort de la région.
Cependant, il lui fallait rentrer en grâce auprès des Français. Or, le président Hollande aux abois avait un besoin urgent de nouvelles « positives » pour tenter de freiner une courbe « sondagière » plus qu’alarmante. Tout allait donc s’accélérer et Iyad Ag Ghali qui n’avait jamais cessé d’ « avoir des nouvelles » des otages, trouva les « arguments » pour les faire libérer.
Comme il n’a pas directement participé à leur enlèvement et à leur détention, il ne peut donc être inculpé par la justice française. Pour le reste, la situation du Mali est telle que son retour sera considéré par Paris comme un élément positif qui permettra de lutter contre les jihadistes car Iyad Ag Ghali va naturellement les combattre…

Et c’est ainsi qu’en ne perdant jamais de vue l’intérêt de son peuple et en utilisant tous les moyens politiques, militaires, religieux et maffieux, Iyad Ag Ghali a montré qu’il est la clé de tout règlement politique régional ou, à défaut, de toute nouvelle « aventure »... 

Bernard Lugan
31/10/2013

dimanche 20 octobre 2013

Deux ans après le lynchage du colonel Kadhafi, la Libye n’existe plus.

Deux ans après le lynchage du colonel Kadhafi (20 octobre 2011), la presse découvre que la Libye est en plein chaos. Il lui aura donc fallu 24 mois pour s’en apercevoir à travers une sanglante succession de massacres, d’attentats et de désordres divers…
Longtemps, journalistes, observateurs et « experts » ont voulu faire croire que, « libéré » du dictateur, le pays était sur la voie de la normalisation, que l’économie redémarrait avec la reprise des exportations de pétrole et de gaz et que des institutions démocratiques avaient été mises en place à la suite des élections législatives du 7 juillet 2012. Aveugles et sourds, ils s’enthousiasmèrent quand la « maturité » du corps électoral libyen permit la défaite des fondamentalistes islamistes et la victoire de l’Alliance des forces nationales (AFN) insolitement baptisée « libérale ». La Libye allait donc à son tour connaître la félicité démocratique… Ils n’avaient oublié qu’une chose : le pays n’existe plus…
Le colonel Kadhafi avait réussi, certes au prix d’une dictature, à imposer la stabilité intérieure à un ensemble naturellement éclaté. Lui parti, la Libye s’est  fragmentée en cinq zones. Ce sont donc cinq stratégies différentes  que nos impératifs sécuritaires nous imposent désormais de suivre car la conséquence de l’erreur historique, politique et stratégique que fut l’intervention militaire française en Libye a eu pour résultat la création d’un foyer de déstabilisation majeur en Méditerranée et dans toute la zone sahélo saharienne.

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samedi 5 octobre 2013

Le drame de Lampedusa : une conséquence directe du renversement du colonel Kadhafi

Les vrais responsables du drame de Lampedusa sont ceux qui, pour des raisons encore bien obscures, ont déclaré la guerre au colonel Kadhafi. Comme je l’ai maintes fois dit sur ce blog, mais il importe de le redire, en dépit de tous ses défauts, le « guide libyen » était devenu un partenaire, pour ne pas dire un allié dans deux combats essentiels : 

1) La lutte contre le fondamentalisme islamiste qu’il avait entrepris d’éradiquer en Libye.

2)  La lutte contre l’immigration clandestine venue depuis l’Afrique sud-saharienne, la Corne ou les régions du Proche-Orient et transitant par la Libye. Grâce aux bons rapports qu’il entretenait avec le président du Conseil italien Silvio Berlusconi, des accords très concrets avaient été conclus en ce sens et la Libye contrôlait ses côtes. Il est important de faire remarquer à ce sujet  que la plupart des points d’embarquement libyens étaient situés en Cyrénaïque et que, ruinées par les interventions de la police, les mafias organisant le commerce des hommes constituèrent, avec les islamistes, le noyau de départ de la rébellion à Derna et à Benghazi. En intervenant pour empêcher les forces du colonel Kadhafi de reprendre la région, l’aviation française, sur ordre du président Sarkozy, a donc rendu un grand service aux marchands d’esclaves. Aujourd’hui, ces derniers ont repris leur lucratif « commerce » …

Le drame de Lampedusa s’explique parce que la Libye est en pleine anarchie. Le pays a éclaté en fiefs tribaux et miliciens. Le « gouvernement » n’est même pas capable de se faire respecter à Tripoli, la capitale où les milices se combattent au grand jour. Faire la liste des affrontements qui se déroulent dans le pays est impossible tant ils sont nombreux. Rien que samedi 5 octobre, jour de rédaction de ce communiqué, 15 soldats libyens furent tués au nord de Bani Walid par des islamistes présumés.
Jusque là, ces derniers se contentaient de contrôler le sud de la Libye et les régions frontalières du Niger, du Tchad et du Soudan. Voilà qu’ils remontent vers le Nord afin de tendre la main à leurs « frères » qui tiennent une grande partie de la Cyrénaïque, dont  les hauteurs du jebel Akdar dans l’arrière-pays de Benghazi. Or, ces islamistes ont pris le contrôle du trafic transsaharien, dont celui des migrants, avec lequel ils se financent.

L’un des résultats de l’intervention française au Mali fut de forcer les trafiquants à ouvrir de nouvelles routes vers la Méditerranée car les réseaux maffieux transsahariens de l’ouest africain furent coupés. Le principal axe par lequel la cocaïne sud-américaine débarquée en Guinée Bissau était transportée à travers le Mali jusque dans les ports du Maghreb ne pouvant plus être emprunté, les trafiquants ont donc réorienté leurs réseaux vers la Libye où il n’existe plus d’Etat. Désormais, le trafic se fait sur l’axe Nigeria-Niger-Libye.
Or, à partir du nord du Nigeria avec Boko Haram, jusqu’à Benghazi et Derna, tout le trafic, dont celui de la drogue et celui des migrants, est désormais contrôlé par les islamistes.

Au lieu de faire savoir aux Européens qui sont les trafiquants qui lancent sur les eaux les pitoyables cargaisons d’êtres humains qui échouent sur les côtes européennes, les médias, largement aidés par l’Eglise pour laquelle plus le prochain est lointain et plus il semble devoir être aimé, ont au contraire entrepris de culpabiliser les populations qui subissent ces débarquements.
Le drame de Lampedusa nous plonge enfin directement dans le « Camp des Saints » de Jean Raspail. Ce livre prophétique, puisqu’il date de 1973, décrit l’implosion des sociétés occidentales sous le débarquement de milliers de clandestins arrivés sur des navires-poubelle. Clandestins devant lesquels toutes les institutions s’effondrent en raison de l’ethno masochisme des « élites » européennes gavées de mièvrerie et déboussolées par un sentimentalisme qui a pris le pas sur la raison et même sur les instincts vitaux.

Bernard Lugan
05/10/2013

mercredi 2 octobre 2013

Mali : tout est-il donc à refaire ?


A Bamako, le  20 septembre dernier, François Hollande a peut-être parlé un peu vite quand, dans un bel élan d’optimisme, il déclara : « Nous avons gagné cette guerre. Nous avons chassé les terroristes ».


Le 26 septembre, moins d’une semaine plus tard, les milices nordistes (touareg et arabes) rompaient les « accords de Ouagadougou » ; signés au mois de juillet précédent ces derniers avaient permis à l’armée et à l’administration sudistes de reprendre pied au Nord. Le 29 septembre un attentat suicide revendiqué par AQMI ensanglanta Tombouctou et le 30, des affrontements armés opposèrent des Touareg du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) à des soldats maliens. Au même moment, à Bamako, des militaires mutinés exigeaient  des promotions à l’image de celle obtenue par le capitaine putschiste Sanogo promu général de brigade par le nouveau président…
Le nuage islamiste repoussé vers le sud de la Libye,  le réel malien est donc vite réapparu. Tout le bénéfice de l’Opération Serval est-il donc perdu ?

Militairement, Serval fut pourtant une réussite, mais, comme il fallait hélas le craindre -et comme je l’avais annoncé-, la « relève » des militaires par le Quai d’Orsay a abouti à une catastrophe pour deux grandes raisons :

1) Mentalement englués  dans leur impératif démocratique, les diplomates français en charge du dossier ont appliqué la recette qui, de la Libye à la  Côte d’Ivoire a partout échoué dans les situations de crise, à savoir organiser des élections.

2) Les mêmes ne voulurent pas peser sur les Maliens afin de régler une fois pour toutes le problème de fond qui est celui de la question ethno-régionale.

Dans ces conditions, comme aux yeux de toutes les parties maliennes, le principal résultat de l’Opération Serval  est d’avoir permis aux Sudistes de réoccuper le nord Mali d’où les Nordistes les avaient chassés, les évènements négatifs vont donc s’additionner.
Comment éteindre ce foyer récurrent de troubles qui ne cesse de se rallumer depuis 1960 ?

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