mercredi 20 février 2013

Le sahélistan s’est déplacé vers le Nigeria


Le 19 février, une famille française a été enlevée dans le nord du Cameroun, entre le mois de décembre 2012 et le 17 février, un ingénieur français et sept employés européens d’une société libanaise le furent dans le nord du Nigeria. Ces trois événements semblent confirmer que le vrai front islamiste est moins le Mali que la région tchado-nigériane où les jihadistes bénéficient d’un continuum ethno-religieux transfrontalier favorable. La tache fondamentaliste qui y  grandit va être autrement plus difficile à effacer que celle du Mali où la seule difficulté militaire est le massif des Iforas où un légionnaire français a été tué à l’ennemi le 19 février.

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jeudi 14 février 2013

Au Mali, les ethnies sont-elles des créations françaises ?

(Ce texte peut être cité et reproduit en indiquant la source : www.bernard-lugan.com)

Dans sa livraison du 26 janvier 2013, l’hebdomadaire Marianne rapporte les propos suivants tenus par Jean-Loup Amselle, anthropologue et directeur d’études à l’Ehess (Ecole des hautes études en sciences sociales) : « J’ai passé de nombreuses années sur le terrain au Mali, avec les Peuls, les Bambaras, les Malinkés, et nous avons démontré qu’en réalité les ethnies telles qu’elles existent sont des créations coloniales ».
 
Avec cette phrase, l’explication des évènements maliens devient soudain claire : si les Maures du Mujao coupent les mains des Bambara et si les Songhay tabassent les Touareg du MNLA, c’est parce que tous sont les prisonniers inconscients de catégories sociales qui leur furent imposées par les colonisateurs. In fine, la France, ancienne puissance coloniale, est donc responsable de la guerre civile malienne... CQFD !

En soutenant que les ethnies africaines « telles qu’elles existent sont des créations coloniales », l’anthropologue Jean-Loup Amselle nie donc l’existence des peuples qu’il a pourtant pour vocation et pour mission d’étudier. Le paradoxe est d’autant plus réel qu’au même moment, l’histoire de ces mêmes peuples a été introduite dans les programmes français du cycle secondaire…Ferait-on donc étudier à nos enfants des peuples qui n’existèrent pas ?
Une question mérite donc d’être posée à l’anthropologue Jean-Loup Amselle : à la fin du XIX° siècle, quand débuta la colonisation, les Peul, les Bambara, les Malinké, les Maures, les Songhay et les Touareg au Mali, les Tutsi et les Hutu au Rwanda, les Darod et les Saab en Somalie, les Sotho, les Zulu et les Xhosa en Afrique du Sud, les Ovimbundu et les Kongo  en Angola, les Kru et les Mano au Liberia, les Temné et les Mendé en Sierra Leone, les Baoulé et les Bété en Côte d’Ivoire, les Gbaya et les Zandé en RCA, les Tama et les Toubou au Tchad, etc., existaient-ils, oui ou non ?

La réponse ne fait aucun doute : ces ethnies existaient. Il ne s’agit pas là d’une affirmation ou d’une croyance, mais du résultat de la convergence de multiples éléments de connaissance qui sont notamment, mais pas exclusivement, l’histoire et les traditions des peuples en question, les observations des premiers voyageurs, les études faites par les administrations coloniales, les travaux des instituts de recherche dont le prestigieux IFAN, l’ancien Institut français d’Afrique noire, les nombreuses études récentes menées dans le domaine de l’ethno-histoire ou encore de la linguistique etc.  
Or, tout cela ne compte pas pour des universalistes aveuglés par leur idéologie. Ces négateurs des enracinements refusent en effet de voir qu’en Afrique comme partout ailleurs dans le monde, l’Histoire s’écrit  autour des Peuples, donc des ethnies. Comme Jean-Jacques Rousseau dans l’introduction du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ils  commencent donc « par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question ». Loin de la méthode expérimentale, nous sommes là dans le domaine de la croyance religieuse.

Certaines ethnies africaines furent certes influencées, transformées, utilisées, parfois même valorisées ou au contraire rabaissées durant la brève parenthèse coloniale. Cependant, outre qu’influence et origine n’ont pas le même sens, et à moins de procéder par syllogisme, une telle reconnaissance n’autorise pas à affirmer que les ethnies africaines furent des « créations coloniales ».
Certes encore, sur les centaines d’entre ces ethnies, une poignée fut fabriquée par les colonisateurs quand, par souci administratif, ils regroupèrent sous un seul vocable, le plus souvent un acronyme, plusieurs clans ou tribus. Mais, dans la quasi-totalité des cas, les membres de ces nouveaux ensembles étaient apparentés et ils revendiquaient des ancêtres communs. Trois exemples permettront d’y voir plus clair :
- Meru est un ethnonyme regroupant huit petites tribus apparentées aux Kikuyu et unies par la langue et par la filiation puisque leurs membres prétendent descendre d’un ancêtre fondateur commun ; il s’agit des Igembe, des Kienjai, des Muthara, des Thaîcho, des Munithû, des Ogoji, des Mwimbî et des Chuka.
- Kalenjin est un autre ethnonyme  désignant un ensemble de huit autres petites tribus parentes, les Cherangani, les Elgeyo, les Kipsigi, les Marakwet, les Nandi, les Pokot, les Sabaot et les Tugen.
- En Afrique du Sud, Fingo est également un ethnonyme créé quant à lui par des missionnaires chrétiens qui regroupèrent sous ce vocable des fugitifs nguni appartenant à diverses tribus elles aussi parentes.

En dehors de ces cas et de quelques autres, tous clairement identifiés et étudiés, les autres ethnies africaines existaient bien au moment de la conquête coloniale. Soutenir le contraire est une aberration scientifique.
 
Toujours dans le même numéro de Marianne, Jean-Loup Amselle déclare qu’avec les ethnies : « On a fabriqué des catégories intangibles alors que tout était auparavant beaucoup plus labile  et fluide. En assignant aux personnes une culture définie, on présume de l’identité que les gens se choisissent. On les enferme dans des cases, et on leur enlève toute possibilité de choix».

Jean-Loup Amselle qui insiste sur la notion de « fabrication » des ethnies, cherche à faire croire qu’avant la colonisation il était possible aux Africains de choisir la leur. Une telle affirmation est proprement sidérante dans la bouche d’un anthropologue et cela au simple regard de la filiation, des généalogies familiales et du culte des ancêtres, socle des sociétés africaines qu’il est chargé d’étudier.
Voudrait-il donc faire croire que dans le Mali précolonial il était loisible à des Bambara de se déclarer Peul et à des Touareg de s’affirmer Malinké?  Si tel était le cas, Jean-Loup Amselle pourrait également soutenir qu’en Afrique du Sud les Sotho pouvaient choisir de devenir Ndebele et qu’au Rwanda les Hutu et les Twa avaient la possibilité de s’affirmer Tutsi…N’en déplaise aux universalistes, les Africains ne sont pas comme la chauve-souris de Jean de la Fontaine ; ils ne sont pas tantôt oiseau, tantôt muridé car ils savent bien d’où ils viennent et quelles sont leurs racines…Même si, à la marge, existaient les mêmes que ceux qui, au Rwanda, furent désignés sous le nom de « troqueurs d’ethnie » après la révolution de 1959, quand les Tutsi furent renversés par les Hutu.

Quoiqu’il en soit, le postulat idéologique soutenu par Jean-Louis Amselle est contredit par l’histoire car les Etats précoloniaux de la région sahélienne furent tous construits par des ethnies bien identifiées qui en soumirent d’autres, elles aussi parfaitement connues. Or, ces Etats ne furent pas des « melting-pot » dans lesquels l’appartenance ethnique était « labile et fluide » ; même quand ils débouchèrent exceptionnellement sur des ensembles pluriethniques puisque ce furent des entreprises sans lendemain. C’est ainsi que le délitement du royaume du Mali et de l’empire Songhay se traduisit par la reprise d’autonomie, et sous leur nom, des ethnies qui y avaient été un moment englobées. Les contre-exemples sont rares : entité toucouleur ou bien certains empires musulmans nés des jihad qui furent des « agglomérateurs » ou des « coagulateurs » ethniques partiels et le plus souvent momentanés.  
Revenons un instant sur le lien attesté entre ethnie et Etat qui permet de mesurer l’ampleur de la dérive intellectuelle de Jean-Loup Amselle.
- Aux X°-XI° siècles, le royaume de Ghana fut fondé par les Soninké qui s’imposèrent à la fois aux Berbères du royaume d’Aouadagost et aux ethnies noires environnantes. Or, les Soninké existaient encore en tant qu’ethnie au moment de la colonisation, 800 ans plus tard.
- Dans l’actuel Mali, le royaume Songhay qui dominait la région au XV° siècle, soit plus de 400 ans avant la colonisation, fut une création de l’ethnie éponyme laquelle commandait à des ethnies tributaires, à commencer par une partie des Touareg Iforas. Or, les Songhay existaient toujours en tant qu’ethnie quand débuta la colonisation.
A l’intérieur de ces deux Etats, ni dans un cas, ni dans l’autre, il n’y eut « labilité » ou « fluidité » parmi les peuples soumis ou tributaires puisqu’ils conservèrent leur identité jusqu’à aujourd’hui.

Le même phénomène se retrouve partout en Afrique. Plus au sud, dans les royaumes Ashanti, Fanti ou Baoulé,  eux aussi forgés par les ethnies éponymes, les peuples conquérants ou conquis conservèrent ou préservèrent leur personnalité et leur nom jusqu’au moment où se fit la colonisation.
Au Rwanda, l’appartenance à l’une ou l’autre  des ethnies était codifiée et elle était aussi définitive que le sexe. On naissait Tutsi ou Hutu, on ne le devenait pas. Pour Jean-Pierre Chrétien, qui, sur ce point, appartient à la même école de pensée que Jean-Loup Amselle, cette réalité n’est qu’une illusion, un « fantasme » résultant, selon son expression, de la « pensée gobinienne » des colonisateurs. L’anathème est facile, mais  comme l’idéologie de la différence véhiculée par les Tutsi reposait sur le mythe de Kigwa lequel date du XIIe siècle, on voit mal en quoi Gobineau et la colonisation pourraient y être pour quelque chose…
 
Pendant que ces messieurs du boulevard Raspail, siège de l’Ehess, consacrent leur temps et les crédits qui leur sont alloués à des divagations intellectuelles autrement nommées élucubrations, leurs  homologues anglo-saxons travaillent sur le réel, sur l’ethno-histoire. Voilà qui explique largement pourquoi l’africanisme français n’est plus aujourd’hui que la pauvre petite butte témoin d’une idéologie moribonde, une sorte de discipline fossile dont les derniers grands prêtres clament dans la solitude de leur désert philosophique que les ethnies sont nées de la même manière que Lucinde fut reconnue muette…

Plus grave, et même moralement difficilement acceptable, en plus d’être une aberration scientifique, le postulat de l’origine coloniale des ethnies revient  à soutenir que l’Afrique d’avant les Blancs n’avait pas d’histoire, qu’elle n’était qu’un conglomérat d’individus, une masse indifférenciée de populations aux appartenances molles et floues ultérieurement structurées en ethnies par la colonisation... Existe-t-il une vision plus méprisante, plus paternaliste, plus mutilante et en définitive plus raciste de l’Afrique et des Africains [1]?

Bernard Lugan
14/02/13


[1] Sur la discussion concernant l’origine coloniale des ethnies ainsi que sur les  mythes et les grandes manipulations de l’histoire africaine, on se reportera à mon livre Mythes et manipulations de l’histoire africaine. Pour le commander, cliquer ici

samedi 9 février 2013

Mali : de la « Françafrique » fantasmée à la reconstitution de l’AOF

Quelques semaines après le début de l’intervention française au Mali, deux grandes leçons peuvent être tirées :

1) Il y a à peine plus d’un siècle, entre 1880 et 1900, l’armée française était déjà engagée là même où se déroule aujourd’hui l’Opération Serval. Le long du fleuve Niger les colonels Gallieni et Archinard détruisaient les sultanats jihadistes, libérant  ainsi les populations noires sédentaires des raids esclavagistes cependant que, dans la boucle du fleuve, le colonel de Trintinian repoussait les Touaregs vers le massif des Iforas. Faite au profit des vaincus de l’histoire locale, cette colonisation libératrice bouleversa en profondeur les rapports de force régionaux. Les événements d’aujourd’hui en sont la conséquence directe car les nordistes ne veulent plus être soumis aux Etats post-coloniaux dirigés par les sudistes. Le fondamentalisme islamique n’est donc pas la cause de la septicémie  sahélienne, mais la simple surinfection d’une plaie ne pouvant être refermée que par le retour au réel ethnique.

2) Après des décennies de mensonges et de désinformation concernant la colonisation, après de masochistes campagnes de repentance[1], voilà la France qui intervient à nouveau, et toujours pour sauver des Bambara, Soninké, Malinké ou Songhaï une nouvelle fois menacés par leurs séculaires adversaires nordistes, maures ou touareg. Mais, paradoxe, la gauche française qui jusque là n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer une « Françafrique » fantasmée, est aujourd’hui engagée avec enthousiasme dans une sorte de reconstitution de l’ancienne AOF...L’historien non-conformiste ne boudera donc pas le plaisir de cette éclatante revanche remportée sur les cuistres de la pensée dominante…

Pour autant, la France doit-elle demeurer dans la région ?
  
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[1] Voir à ce sujet mon dernier livre Mythes et manipulations de l’histoire africaine. Pour le commander.

jeudi 7 février 2013

L'Afrique Réelle N°38 - Février 2013


























SOMMAIRE :

Actualité :
- Centrafrique : Ces cycles ethniques qui expliquent l’instabilité
- Mayotte : « On a créé un département il faut l’assumer »

Dossier : Afrique du Sud
- La réélection de Jacob Zuma à la tête de l’ANC
- Une situation économique et sociale qui se détériore
- La situation de la population blanche

Editorial de Bernard Lugan

Un bilan provisoire des évènements sahéliens du mois de janvier permet de mettre trois grands points en évidence :

1) La fermeté des autorités algériennes lors de la prise d’otages d’In Aminas.

Cette dernière s’explique par plusieurs raisons :

- L’actuel état-major opérationnel algérien est formé des officiers qui, sur le terrain, menèrent la lutte contre les islamistes lors de la terrible guerre civile de la décennie sanglante des années 1990.
- Le risque étant de devoir subir les pressions des pays dont des ressortissants étaient détenus par les preneurs d’otages, les Algériens ont craint des pressions qui allaient déboucher sur l’enlisement et sur des négociations, donc sur une victoire des preneurs d’otages. Alger n’avait pas l’intention de laisser ces derniers dicter une ligne de conduite à l’Etat.
- L’Algérie a toujours proposé aux preneurs d’otages un choix clair : se rendre sans conditions ou mourir.
- Tirant plus de 90% de ses ressources des hydrocarbures, Alger ne pouvait pas courir le risque, par une politique de faiblesse, de donner des idées à d'autres terroristes, la protection de tous ses sites de productions étant difficile.

2) La Libye est aujourd’hui le sanctuaire de toutes les déstabilisations.

Les preneurs d’otages d’In Amenas venaient de Libye, ce qui confirme que ce pays a échappé à tout contrôle et que les terroristes islamistes y bénéficient d’importants appuis. Un nouveau sanctuaire pour Aqmi est d’ailleurs en phase de constitution dans la partie sud de ce pays où le renversement du colonel Kadhafi a provoqué le chaos.
Les problèmes qui vont s’y poser risquent d’y être autrement plus complexes que ceux que nous avons eu à traiter au Mali en raison de la proximité de ces foyers de déstabilisation que sont le Darfour, l’espace Toubou, le fondamentalisme islamiste de Boko Haram au Nigeria et la RCA.

3) La promenade militaire de l’armée française ne doit pas faire oublier que derrière le nuage islamiste se cache le réel ethnique.

La vraie question qui se pose est celle des relations entre nordistes et sudistes ; pas seulement au Mali, mais dans tout le Sahel où, depuis la nuit des temps, ils sont en rivalité pour le contrôle des zones intermédiaires situées entre le désert du nord et les savanes du sud.

Au Mali, les Touareg qui refusèrent d’être soumis aux sudistes se soulevèrent à maintes reprises et sur ce terreau propice se développèrent les trafiquants de toutes sortes puis les islamistes. L’intervention française du mois de janvier 2013 ayant permis de repousser, ou, du moins, de rendre plus discrets ces derniers, nous en sommes donc revenus à la question : celle de la cohabitation au sein d’un même Etat artificiel de plusieurs populations n’ayant aucune réelle volonté de vivre ensemble.
Aujourd’hui, les Touareg ne veulent pas voir revenir dans les fourgons français une armée malienne qu’ils culbutèrent, cependant que les Maliens du sud, Bambara, Soninké et Malinké, en veulent plus aux Touareg qu’aux islamistes, considérant - à juste titre d’ailleurs -, que ce fut le soulèvement du MNLA qui permit aux fondamentalistes de se glisser dans le jeu régional.

Bernard Lugan