dimanche 27 mai 2012

Rwanda : Laure de Vulpian procureur ou journaliste ?

Dimanche 27 mai, Madame Laure de Vulpian a produit sur France Inter une émission consacrée à l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie au président Habyarimana du Rwanda. Dans « Sur la piste de la vérité », elle donna la parole à des partisans déclarés ou camouflés de l’actuel régime rwandais qui cherchèrent à faire passer deux idées principales :

1) La France est coupable et l’enquête du juge Bruguière n’est pas sérieuse.
2) L’attentat fut commis par un groupe non identifié au sein de l’armée hutu.

Face à ces affirmations, quel est l’état scientifique de la question ? Depuis l’assassinat du président Habyarimana, deux thèses s’opposent :

1) Celle de l’attentat commis par des « extrémistes hutu » qui auraient abattu leur propre président ainsi que leurs propres partisans qui étaient à bord de l’avion afin de reprendre les hostilités et déclencher un génocide qu’ils avaient programmé et préparé.
Cette thèse qui pouvait être défendue jusque dans les années 1997-2000, est aujourd’hui abandonnée parce que le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui siège à Arusha depuis 1996 a, dans tous ses jugements concernant les « principaux responsables du génocide », que ce soit en première instance ou en appel, clairement établi qu’il n’y avait pas eu « entente » pour commettre ce génocide et que, par conséquent, il n’a donc pas été programmé. Même s’il a eu lieu.

2) Celle d’un attentat commis par le FPR afin de décapiter l’Etat rwandais et disposer d’un prétexte pour prendre militairement le pouvoir. Ethno mathématiquement parlant, les élections prévues sous supervision de l’ONU allaient en effet donner une victoire automatique aux Hutu (+-90% de la population) sur les Tutsi (+-10%) et cela en dépit de leurs divisions. Les Tutsi ne l’ignoraient pas et leur seule chance d’accéder au pouvoir était donc une victoire militaire. Or, les accords de paix d’Arusha ayant été signés, seul un fait nouveau d’une exceptionnelle importance aurait pu justifier une reprise des combats.
Les « extrémistes » hutu avaient au contraire tout intérêt à attendre quelques mois puisque les urnes allaient in fine leur redonner le pouvoir ; qui plus est, sous supervision de l’ONU. Dans ces conditions, pourquoi auraient-ils assassiné leur propre président et pris le risque d’une réouverture des hostilités avec pour seule certitude une défaite militaire?

Saisi par les familles de l’équipage français de l’avion présidentiel et par la veuve du président Habyarimana, le juge Bruguière qui a mené son enquête d’une manière classique, fondée notamment, mais pas exclusivement, sur les déclarations et les témoignages de plusieurs transfuges tutsi qui lui donnèrent force détails sur l’opération, dont les noms des membres du commando ayant abattu l’avion, a rendu une ordonnance (novembre 2006) dans laquelle il accuse le président Kagamé d’avoir ordonné l’attentat qui coûta la vie à son prédécesseur. Or, madame de Vulpian et ses témoins sélectionnés se sont bien gardés de dire que le juge Bruguière n’est pas le seul à dénoncer l’entourage du président rwandais. Le 6 février 2008, via Interpol, le juge espagnol Merelles qui soutient la même thèse, lança en effet plusieurs dizaines de mandats d’arrêt contre de hautes personnalités de l’actuel régime de Kigali. La justice espagnole serait donc, elle aussi « incompétente » et « partisane » ?

Il faut également savoir que depuis 2006, plusieurs grands acteurs témoins tutsi qui ont fait défection demandent, étonnamment en vain, à être entendus par la justice française à laquelle ils promettent pourtant des révélations explosives. Parmi eux figure l’ancien chef d’état-major et l’ancien chef des renseignements de Paul Kagamé, tous deux réfugiés en Afrique du Sud où le premier a échappé par miracle à un attentat.

Madame de Vulpian a cherché à faire croire aux auditeurs de France Inter que le document communiqué aux parties par les juges Trévidic et Poux le 10 janvier 2012, remet en question les conclusions du juge Bruguière, ce qui est une plaisanterie. La seule nouveauté contenue dans ce rapport d’expertise concerne en effet le lieu du tir des deux missiles qui se situerait, selon les experts désignés, « probablement » dans le camp militaire de Kanombe (en zone hutu), soit à une distance de deux à trois kilomètres de la ferme de Masaka (zone tutsi) identifiée comme point de tir par le juge Bruguière. Or, comme il a été démontré dans le numéro du mois de mai de l’Afrique Réelle :

1) Les relevés de terrain à partir duquel l’expert acoustique a conduit ses analyses, depuis la France, et qui lui ont permis de « localiser » le lieu de tir des missiles semblent être erronés...
2) Ce même lieu qui aujourd’hui est un cimetière était à l’époque une bananeraie, ce qui rendait donc tout tir de missile impossible. Il est donc pour le moins insolite de devoir constater que les experts désignés par la justice française n’ont pas songé à s’interroger sur la réalité du terrain à l’époque des faits. Le TPIR auquel ils ne se sont pas adressés disposait pourtant de photographies aériennes américaines datant de 1994 qui leur auraient permis de voir qu’ils faisaient totalement fausse route…

Allons plus loin. Pourquoi Madame de Vulpian a t-elle caché aux auditeurs de France Inter que le dossier d’instruction qui se trouve dans le bureau des juges Trévidic et Poux contient des éléments donnant avec une grande précision et une impressionnante quantité de détails le lieu du tir, à savoir Masaka et non Kanombe, ainsi que les noms des deux tireurs et des membres de leur escorte, la marque et la couleur des véhicules utilisés pour transporter les missiles depuis l’Ouganda jusqu’au casernement de l’APR situé au centre de Kigali et de là jusqu’au lieu de tir à travers les lignes de l’armée rwandaise, ainsi que le déroulé minuté de l’action ?
Madame de Vulpian pourra toujours dire qu’elle n’a pas « caché » ces points puisqu’elle les a effectivement évoqués… mais à travers les déclarations de José Kagabo, un membre éminent de l’entourage de Paul Kagamé qui les a rapidement évacués en parlant de « faux témoins »…
En réalité, et contrairement à ce que cherche à faire croire madame de Vulpian, la vérité, dans l’état actuel du dossier, est bien connue. Serait-elle venue m’interroger que je me serais fait un devoir de lui en communiquer l’avancée :

1) Assermenté devant le TPIR dans les deux principaux procès des responsables militaires (Militaires I et Militaires II TPIR-98-41-T et TPIR- 2000-56-T), j’ai tout particulièrement travaillé sur la question du « timing » de l’offensive du FPR. Cette question est en effet fondamentale car, depuis 1994, ce dernier soutient qu’il l’a lancée plusieurs jours après l’attentat pour se porter au secours des populations génocidées.
Or, il a été établi devant le TPIR, et cela sans le moindre doute, que cette offensive -qui avait été programmée puisque les forces et les moyens avaient été prépositionnés-, débuta dès la nuit du 6 au 7 avril 1994, soit immédiatement après l’attentat. Nous connaissons le nom des colonnes, leur lieu de concentration dans le nord du Rwanda, leur effectif, leur ordre de marche et le minutage précis de leur progression. Les premiers combats ont commencé à Kigali le 7 avril très précisément à 5h45 du matin[1]. Ceci veut clairement dire que le FPR qui avait minutieusement préparé son offensive, n’attendait donc qu’un évènement exceptionnel pour la déclencher.

2) L’avion présidentiel a été engagé par deux missiles dont la traçabilité a été parfaitement établie. Grâce à la coopération judiciaire de la Russie nous savons en effet que ces deux missiles dont les numéros de série étaient respectivement 04-87-04814 et 04-87-04835 faisaient partie d’un lot de 40 missiles SA 16 IGLA livrés à l’armée ougandaise quelques années auparavant. Or, Paul Kagamé et ses principaux adjoints furent officiers supérieurs dans cette armée avant la guerre civile rwandaise et, de 1990 à 1994, l’Ouganda fut la base arrière mais aussi l’arsenal du FPR. De plus, comme cela a été démontré, une fois encore devant le TPIR, l’armée rwandaise ne disposait pas de tels missiles.

Ces éléments de réponse n’entameront pas les certitudes « journalistiques » de Madame de Vulpian qui vient d’illustrer une fois de plus les singulières dérives d’une profession oublieuse jusqu’à la nausée du : « Je ne blâme ni ne loue, je raconte », de Beaumarchais.

Bernard Lugan
27/05/12

[1] Pour la chronologie détaillée de cette question, voir mon livre (Rwanda : Contre-enquête sur le Génocide à partir de la page 84.) Depuis la parution de ce livre, la chronologie a encore été affinée.

samedi 26 mai 2012

Bernard Lugan dans la revue Médias

Bernard Lugan est interviewé dans le dernier numéro de la revue Médias (printemps 2012).
Un extrait en vidéo :

mercredi 23 mai 2012

Bernard Lugan sur Radio Courtoisie (22 mai 2012)


Partie 1 : Actualité africaine


Partie 2 : Histoire des Berbères

dimanche 20 mai 2012

jeudi 17 mai 2012

Derrière l’éloge fait à Jules Ferry

Lorsque l’on est président de la République, l’on se doit d’être prudent avec l’Histoire et de demander à ses conseillers de relire soigneusement leurs fiches. Nicolas Sarkozy et François Hollande l’ont tous deux appris à leurs dépens. Le premier avec son « Discours de Dakar », dans lequel, voulant paraître avoir compris des Afriques dont il ignorait tout, il humilia gravement les Africains. Le second avec son éloge de Jules Ferry, quand, pensant placer son mandat sous la figure tutélaire d’un homme de gauche consensuel, il provoqua la polémique, une grande partie de ses millions d’électeurs issus de notre ancien Empire colonial considérant le « père de l’Ecole républicaine » comme un odieux « raciste ». Adieu le consensus…

Faut-il que la culture historique des conseillers du nouveau président soit à ce point partielle qu’ils aient pu ignorer que Jules Ferry a, en son temps, tenu des propos qui, aujourd’hui, le feraient très sévèrement condamner par les tribunaux ? Dans son fameux discours du 28 juillet 1885 prononcé devant les députés, il déclara ainsi : « Il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ; mais parce qu’il y a aussi un devoir. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Précisant sa pensée, il ajouta même que la colonisation est le « devoir d’hommes de race supérieure »…
Pour Jules Ferry, la conquête coloniale n’était brutale qu’en apparence puisque son but était civilisateur. La République n’avait-elle pas agi de même avec les « fanatiques » Vendéens pour les libérer de leur « obscurantisme », avec les Bretons, les Occitans ou les Basques et toutes ces « peuplades inférieures » qu’elle brisa et accultura par « altruisme », pour les transformer et les « sublimer » en Français ? Il devait donc en être de même avec les « sauvages » d’Afrique. Toujours par amour de la Liberté et du genre humain.
Chez Jules Ferry se retrouvent à la fois la notion de conquête émancipatrice et celle d’une France patrie des Droits de l’Homme ne pouvant se dérober devant les exigences de cette croisade laïque, libératrice et pour tout dire républicaine, qu’était la colonisation. D’ailleurs, pour lui, « la race supérieure ne conquiert pas pour le plaisir, dans le  dessein d’exploiter le faible, mais bien de le civiliser et de l’élever jusqu’à elle » (Discours du 28 juillet 1885). 

Ceux qui ont applaudi le discours prononcé au pied de sa statue dans l’attente fébrile de maroquins tant espérés, Madame Taubira en tête, ainsi que les édiles socialistes qui ont fait débaptiser des universités et des rues portant le nom d’Alexis Carrel, ont donc une mémoire curieusement sélective, pour ne pas dire hémiplégique…
Pour justifier une politique coloniale qui était à l’opposé du Contrat social, la gauche française établit en effet une hiérarchie entre les « races », entre « les civilisations ». Etant ses héritiers sans même le savoir, par simple imbibition à l’air du temps, messieurs Sarkozy et Guéant firent de même… et il leur en coûta médiatiquement… Pourtant, aussi tard que le 9 juillet 1925, Léon Blum, cette autre grande conscience républicaine elle aussi irréprochable, n’avait pas craint d’affirmer devant les députés : «Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l'industrie. »
Lors du congrès de la Ligue des droits de l’Homme qui se tint à Vichy en 1931, Albert Bayet, son président, déclara quant à lui sous les applaudissements nourris des ennemis de toutes les intolérances, que la colonisation française était légitime car porteuse du message des « grands ancêtres de 1789 » et que, coloniser revenant à : « Faire connaître aux peuples les droits de l’Homme, ce n’est pas une besogne d’impérialisme, c’est une tâche de fraternité ».

A la différence des partisans des lois mémorielles, mille-feuilles historicide interdisant toute recherche, l’universitaire est bien conscient qu’il ne s’agit évidemment pas ici d’oublier le contexte qui prévalait à l’époque. Condamner les propos de Jules Ferry, d’Albert Bayet ou de Léon Blum en ayant l’œil fixé sur l’étalon mètre du politiquement correct que leurs héritiers ont déposé dans le pavillon de Flore de la pensée unique serait en effet une aberration scientifique. Ceci ne doit cependant pas dispenser les héritiers des « grands ancêtres », aujourd’hui si prompts à la repentance et aux condamnations hors contexte, d’oublier de « balayer devant leur porte ».

En définitive, derrière l’éloge en apparence « innocent » de Jules Ferry prononcé par François Hollande,  se cachent deux hypothèses :

1) La première est qu’à Sciences-Po et à l’ENA, les professeurs d’histoire du futur président devaient être particulièrement incompétents et que ses actuels conseillers ont de singulières lacunes historiques. Nous aurions là la preuve par 9 des résultats obtenus par ces « pédagogistes » enkystés au ministère de l’Education nationale depuis la Libération et qui, tant sous les régimes de gauche que sous les régimes dits de « droite », n’ont eu de cesse d’assassiner l’enseignement de l’histoire.

2) La seconde serait au contraire celle d’une volonté clairement affichée d’un grand retour aux sources idéologiques de la gauche française, François Hollande raccrochant ainsi une famille doctrinalement déboussolée par le « mitterrandisme » aux mythes fondateurs de la République, tout en occultant prudemment le fait que le « père de l’école républicaine » fut le chantre d’un certain « racisme philanthropique ».

Les années à venir nous diront laquelle de ces hypothèses était la bonne…

Bernard Lugan
17/05/2012

mardi 15 mai 2012

La talibanisation du Mali peut encore être évitée (Point de situation).


Après la désastreuse intervention franco-otanienne en Libye qui a eu pour résultat de disloquer les équilibres régionaux, les fondamentalistes musulmans ont entrepris de faire du Sahel un nouvel Afghanistan. Créés par les services algériens -comme les jihadistes afghans le furent par les Américains-, ils ont pris leur totale autonomie avant de se retourner contre Alger. Aujourd’hui, les principaux groupes salafistes qui opèrent au Sahel et au Sahara sont dirigés par des Algériens et très majoritairement composés d’Algériens. Ils se sont armés en puisant dans les arsenaux libyens.
Ces groupes qui opéraient primitivement dans la partie « arabe » du Sahara ont noué des alliances avec certaines composantes touareg, ce qui leur a permis d’étendre leur zone d’influence. Aussi, quand, au mois de janvier 2012, éclata l’insurrection des Touareg du Mali regroupés dans le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), fondé par le colonel Ag Gamou, ancien de l’armée libyenne, une politique intelligente, et je n’ai eu de cesse de le dire, aurait consisté à soutenir ces derniers contre les islamistes.

Aujourd’hui, deux grands fronts sont ouverts dans l’ouest saharien. Celui du Nord concerne directement les Algériens. Le second a son cœur au Mali où deux guerres se déroulent. L’une est menée par les Touareg du MNLA qui ont proclamé l’indépendance de l’Azawad, l’autre l’est par les diverses fractions salafistes sahariennes. Ces deux guerres sont à base ethnique car le MNLA est l’émanation des Touareg, essentiellement Ifora, tandis que le Mujao (Mouvement pour l’unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest ) est composé d’Arabes ou de Berbères très anciennement arabisés. Ces derniers ont toujours lutté contre les Touareg pour le contrôle des axes transsahariens et aujourd’hui, ils prolongent cette politique sous le couvert de l’Islam radical.
Le clivage ethno religieux est donc très clair, y compris dans le mouvement Ançar Eddine qui se veut lui aussi jihadiste et qui est pourtant à l’origine une composante de la rébellion touareg. Son fondateur, Ayad Ag Ghaly, figure historique de l’irrédentisme touareg l’a en effet créé après qu’il eut été écarté de la direction du futur MNLA par ses frères ifora ayant servi le colonel Kadhafi. Comme il lui fallut alors un « créneau » d’existence, il choisit de s’appuyer sur les salafistes. Aujourd’hui, son pouvoir ayant été contesté par son commandant militaire, un Arabe nommé Omar Hamaha, Ançar Eddine a de fait éclaté sur une base ethnique, sa composante touareg voulant l’indépendance de l’Azawad cependant que sa fraction arabe y est totalement opposée puisqu’elle revendique au contraire la création d’un khalifat islamique transnational.
Au début de la deuxième semaine du mois de mai, la composante touareg d’Ançar Eddine a même rejoint le MNLA à Gao où s’est tenue une conférence rassemblant les chefs des tribus touareg et dont le but était de définir une politique commune face à la menace islamiste qui plombe la revendication indépendantiste. Lors de cette réunion, un ultimatum a été adressé aux islamistes qui ont jusqu’au 17 mai pour quitter la région. Après cette date, ils seront considérés comme des ennemis et pourchassés. Afin de ne pas perdre la face, Ayad Ag Ghali dont le zèle islamique récent étonne ceux qui le connaissent, a accepté de repousser la question de la charia à la tenue d’un référendum populaire après l’indépendance effective de l’Azawad. L’entente fut également trouvée sur le nom du nouvel Etat, la dénomination République islamique de l’Azawad ayant été abandonnée au profit de République de l’Azawad.

Une autre nouveauté de taille est intervenue ces derniers jours quand le colonel Ag Gamou, un Touareg de la tribu Imghad, a annoncé la création du MRRA (Mouvement républicain pour la restauration de l’Azawad). Ce groupe armé voulant engerber les diverses populations du nord Mali comme les Songhay, les Peul, les Arabes et certaines tribus touareg, refuse l’islamisme tout en militant pour l’autonomie, et non l’indépendance, de l’Azawad. Le MRRA semble être soutenu par la Mauritanie, mais d’abord par l’Algérie qui ne veut pas plus d’un Etat touareg que d’une zone de non droit au sud de sa frontière.
L’irruption du MRRA risque de changer les rapports de force locaux en raison du poids des Imghad au sein de l’ensemble touareg et du soutien que paraît lui apporter le FNLA (Front national de libération de l’Azawad), mouvement essentiellement maure et arabe, lui aussi opposé aux islamistes mais partisan de l’autonomie de l’Azawad. Si le colonel Ould Meidou, un Arabe, ancien commandant de la région de Mopti le rejoignait comme certains indices semblent le laisser prévoir, un basculement de la situation pourrait s’opérer aux dépens à la fois des islamistes et du MNLA. Ce dernier risquerait alors la marginalisation et le repli ethno géographique sur la partie purement touareg et désertique de l’Azawad.
L’union autour du MRRA permettrait donc de repousser les islamistes tout en contraignant le MNLA à revenir sur sa déclaration d’indépendance. Dans l’immédiat, plus que le danger islamiste qui semble en passe de pouvoir être contenu, la probabilité est davantage celle de guerres fratricides entre Touareg Ifora et Imghad, entre Ifora venus de Libye et ceux obéissant à Ag Ghaly, entre Arabes et Touareg…

Quoiqu’il en soit, l’Azawad a échappé à Bamako et cela même si la carte du pays n’est pas redessinée. L’option de sortie de crise pourrait alors être celle d’une très large autonomie de cette immense région autour de ses trois grandes composantes ethno géographiques à savoir : la partie sud, le long du Niger, notamment peuplée par des Songhay et des Peul ; la partie nord, ou cœur de l’Azawad, territoire des Touareg et l’ouest saharien « arabe ».
L’aspiration naturelle de toute société humaine qui est « une terre, un Peuple » étant satisfaite, il serait ensuite possible de régler militairement la question islamiste, cette artificielle tentative de placage universaliste sur des populations saharo-sahéliennes parfaitement identifiées par l’histoire.

Bernard Lugan
15/05/12

dimanche 6 mai 2012

L'Afrique Réelle N° 29 - Mai 2012


























Sommaire :

Actualité
- La nouvelle guerre du Soudan
- Le Mali entre enlisement et partition
- Le Maroc au milieu du gué 

Dossier : Le rapport d'expertise sur l'attentat qui coûta la vie au président Habyarimana a-t-il une valeur scientifique ?

- Révélations explosives sur l'expertise communiquée aux parties civiles par le juge Trévidic
- Les limites, les insuffisances et les contradictions d'une expertise
- Les doutes du colonel Marchal 

Editorial de Bernard Lugan : Bilan de la politique africaine de Nicolas Sarkozy

En Afrique, à l’exception peut-être de M. Ouattara, personne ne regrettera le président Sarkozy dont la partie africaine du quinquennat débuta le 26 juillet 2007 par le maladroit et inopportun « Discours de Dakar ».
En déclarant devant les élites sénégalaises que « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », Nicolas Sarkozy qui avait peut-être voulu prononcer son « Discours de la Baule », donna en effet de lui une image d’arrogance européocentrée dont il n’est plus parvenu à se détacher. D’ailleurs, de quelle « Histoire » voulait-il parler ? Si c’est de celle des droits de l’homme et de la démocratie, à ce compte là, la Chine multimillénaire n’y est pas davantage entrée que l’Afrique...

L’autre image que Nicolas Sarkozy laissera en Afrique  est celle d’un président qui n’aura cessé d’abandonner ou de trahir ses « amis ». Après avoir reçu Mohammar Kadhafi avec une pompe et un faste indécents, il lui déclara ensuite la guerre. De même, les pays riverains rechignant devant son projet d’Union pour la Méditerranée, il courtisa le chef de l’Etat syrien, M.Bachar el Assad, pour l’engager à participer au sommet de Paris au mois de juillet 2008. L’Union y naquît grâce au soutien des présidents Moubarak et Ben Ali. Or, dès que le vent mauvais médiatique eut tourné, il les traita tous trois comme des pestiférés.

En revanche, le président français fut d’une rare « compréhension » avec Paul Kagamé qui ne cessa pourtant jamais d’insulter la France et son armée. Certes, une normalisation avec le Rwanda était souhaitable, mais pas au prix d’une humiliation permanente s’expliquant à la fois par une totale méconnaissance du dossier et par le rôle exorbitant et insolite tenu au sein même de l’appareil d’Etat par de hauts responsables acquis aux thèses de Kigali.

Après les fautes comportementales et morales, deux grandes erreurs furent commises durant ce quinquennat incohérent en matière africaine. Il s’agit des interventions en Côte d’Ivoire et en Libye qui furent des réussites sur le plan technique grâce au professionnalisme d’une armée française dont les moyens avaient pourtant été rognés.
En Côte d’Ivoire, Nicolas Sarkozy intervint pour un camp contre un autre en donnant à nos forces l’ordre d’en finir avec le régime Gbagbo. Aujourd’hui, les affaires ont certes repris à Abidjan mais le pays, rongé par le banditisme, est plus que jamais coupé en deux. Quant à Alassane Ouattara, déjà considéré par beaucoup comme le « commis » des institutions financières internationales, il n’arrive pas à s’imposer car il souffre d’avoir été mis au pouvoir par l’ancien colonisateur.

En Libye, où, sous la pression de bateleurs médiatiques, la France s’immisça dans une guerre civile qui ne la concernait en rien et dans laquelle ses intérêts vitaux n’étaient pas menacés, son intervention provoqua l’anarchie que nous observons aujourd’hui dans tout le Sahel. Et pourtant, les Services avaient littéralement « noyé » Nicolas Sarkozy sous les notes, le mettant très précisément en garde contre les conséquences désastreuses de l’opération qu’il s’apprêtait à décider. 
Les Africains savent bien que cette guerre fut bâtie sur un mensonge et que la «  protection des civils de Benghazi » ne fut qu’un prétexte pour arracher à l’ONU le droit d’imposer une zone d’exclusion aérienne. Forte de cet « accord », la France outrepassa clairement son mandat et réduisit à néant les défenses libyennes ; puis, devant l’incapacité des rebelles à entamer la résistance du régime, Nicolas Sarkozy ordonna à l’armée française d’intervenir directement au sol, notamment à Misrata et dans le Djebel Nefusa.